Ko Tao

La vérité est que dans la vie, la plupart du temps, il n’y a rien à faire. L’homme sage est celui qui cultive l’art de ne rien faire.

6 août

Avez-vous déjà mis un pied au paradis ? Je veux dire avec la possibilité d’en revenir. C’est à peu près ce qui nous est arrivé en découvrant une petite baie au sud de l’île de Koh Tao.

Ici, tout semble s’être figé comme sur une carte postale. Enfin, pas tout à fait. Sur la colline d’en face, dans la végétation luxuriante qui caractérise les îles tropicales, se construit un nouveau resort. Encore en béton brut non recouvert de bois, il fait râler la famille française qui a eu la mauvaise idée de s’installer à quelques mètres de mon hamac. Évidemment, on peut verser dans un discours passéiste dans lequel cette île encore récemment dépeuplée était pour certains une sorte de paradis vierge version La Plage ou quelques Leonardo Di Caprio trentenaires vivaient en occidentaux repus persuadés d’être seuls au monde. On peut imaginer naïvement que les Thaïlandais auraient pu choisir un autre mode de développement économique basé sur le respect de la nature et la conservation de l’environnement. Qu’ils choisissent de ne pas exploiter la manne touristique que représentent ces plages de sable blanc et continuent de vivre de pêche et de jus de coco en s’abritant de la mousson sous des tôles. Bref, qu’ils soient notre Jekyll quand nous faisons nos Hide depuis des siècles. Je ne me fais pas d’illusions sur ce que deviendra cette île de la tortue. Il suffit de voir les clichés pris en 1995 du débarcadère. Un chemin de terre bordé de cocotiers. Aujourd’hui, quand nous sommes arrivés, nous avons trouvé une station balnéaire du tiers-monde. Dans une atmosphère saturée de gaz d’échappement, des pickups transformés en taxi charrient des vivres, des matériaux de construction et des backpackers en mal d’exotisme.

Dans 20 ans, les petites huttes en bois auront toute disparu, la jungle sera balafrée par des cordons d’asphalte et la côte sera recouverte d’hôtels gigantesques avec piscine à débordement et cocktails alcoolisés. La Thaïlande sera passée du stade de tigre asiatique à celui de pays développé. Les riches Chinois auront envahi la place et les routards seront partis explorer d’autres lieux vierges et perdus.

En attendant, le petit coin de paradis que nous trouvons à la pointe que de cette minuscule île (21 km2) est le havre de paix que nous souhaitons trouver après 15 jours dans la jungle urbaine.

Elle est surtout peuplée de plongeurs dont la principale qualité est de passer leurs journées dans l’eau, nous laissant parfaitement tranquilles sur la plage.

Jeudi 7 août

Mon goût prononcé pour la position allongé dans un hamac et la forte présence de l’arbre à noix de coco me désigne comme une victime potentielle de la théorie de Newton

Alors que nous passions du temps parmi les éléphants, des panneaux rappelaient d’éviter de tenir l’appareil photo dans la même main que la canne à sucre. Conseil judicieux. La trompe de l’éléphant est précise et puissante.

Ici, l’autre conseil prodigué par la petite brochure de bienvenue sur l’île est d’éviter de faire la sieste à l’ombre des cocotiers. Ca paraît être plein de bon sens mais c’est assez difficile à respecter. Mon goût prononcé pour la position allongé dans un hamac et la forte présence de l’arbre à noix de coco me désigne comme une victime potentielle de la théorie de Newton. Il faut bien mourir un jour. Face à la bien nommée Sharks island, bercé par le bruit des vagues et la brise tropicale, ça a plus de classe qu’au fond d’un lit d’hôpital abattu lentement par un cancer.

L’enseignement de Bouddha a laissé quelques beaux principes. Par exemple, il nous apprend que la vérité n’est que dans la vie, la plupart du temps il n’y a rien à faire. L’homme sage est celui qui cultive l’art de ne rien faire.

Bouddha aurait-il séjourné sur Koh Tao ?

Je tente le coup d’appliquer au moins ce conseil pendant les jours qui vont suivre.

8 août

Le resort où nous logeons a évidemment occidentalisé ses pratiques : jardin impeccablement entretenu , plage nettoyée matin et soir et menu traduit en anglais. Mais contrairement aux autres pays d’Asie du sud-est, cette occidentalisation est à l’œuvre en Thaïlande depuis longtemps. C’est le roi Chulalongkorn qui avait exigé du peuple de copier les habitudes et les manières des occidentaux, prétextant qu’un pays occidentalisé et donc moderne aux yeux des étrangers protègerait de la colonisation, la justification de tous les colonisateurs étant de civiliser les pays qu’ils envahissaient. Et cela fonctionna à merveille puisque la Thaïlande, à l’opposé de ses voisins, ne connut jamais la colonisation. L’adjectif Thaï signifie par ailleurs homme libre.

9 août

Le guide du routard le disait. Koh Tao est l’île de la plongée, alors pourquoi ne pas essayer pour la première fois de respirer sous l’eau? Le fait d’observer de beaux fonds marins avec masque et tuba, de voir partir le matin le bateau chargé de plongeurs et peut-être tout simplement l’envie de comprendre ce qui pousse toutes ces drôles de tortues chargées de bouteilles à passer une bonne partie de la journée sous l’eau, ont suffi à nous décider. Il faut ajouter que le club de plongée est attenant à notre logement et que l’instructeur parle français, ce qui permet à Zoé de profiter pleinement de sa formation.

Après avoir rempli les papiers officiels où je reconnais pour moi et ma fille que la plongée est une activité comportant un certain nombre de dangers, je certifie que nous sommes tous les deux en bonne santé, que nous ne souffrons d’aucune allergie (hem), que nous ne souffrons ni du mal des transports ni de claustrophobie ni de vertige (un petit mensonge), nous descendons sur la plage pour apprendre les rudiments de la survie sous l’eau. Nous sommes 4 ce matin à tenter l’expérience. Évidemment, nous en restons aux exercices de base : enlever le détendeur sous l’eau et le remettre, vider son masque de l’eau qu’il contient et enfin respirer normalement. Puis, en suivant la pente de la plage, nous nous enfonçons doucement sous l’eau en restant à proximité de notre instructeur au cas où quelque chose se passerait mal. De mon côté, à part l’eau qui rentre continuellement dans mon masque, tout se passe bien. Après l’étrangeté de la situation – après tout nous ne sommes pas des poissons – vient le plaisir de flotter dans un monde tellement différent de celui d’au-dessus. Commence alors le jeu de l’observation de la faune et de la flore qui vit à 5 mètres sous l’eau. Et celui de la respiration qui permet d’assurer sa flottaison. Même si pendant ces 45 minutes, il n’est pas toujours possible de se détendre totalement (après tout cet appareillage qui fait de nous des hommes-poissons n’est pas là pour nous faciliter les choses), nous sommes tous d’accord pour tenter une deuxième plongée.

Du 10 août au 14 août

J’ai dit que j’appliquais les concepts du bouddhisme. Donc je prends quelques vacances bien méritées.

15 août

Après une ultime matinée à la plage, nous quittons Koh Tao à bord d’un Catamaran dont la vitesse impressionnante nous permet de rejoindre le continent en moins d’une heure et demi.

Suit une nuit dans le train où, dormant en haut c’est à dire à côté du plafonnier, je ne ferme pas l’oeil.

Retour à Bangkok.

16 août

Sky Train jusqu’au National Stadium.

Visite de la maison de Jim Thompson.

Balade au MBK, grand centre commercial pour touristes.

Retour à la maison puis massage des pieds et repas au bord de la Chao Praya.

La routine en quelques sorte.

17 août

Parc de la ville : balade en pédalo et jeu pour les enfants.

Centre commercial et quartier des grattes-ciel.

18 août

Vue panoramique de Bangkok du 32ème étage de notre immeuble. Vu d’ici, il mérite son nom marin de light house. Nous sommes dans un océan urbain dont on ne voit pas les limites et je commence à avoir le mal de mer.

Puis retour à Chinatown, ses ruelles serrées, ses odeurs étranges.

Et pour finir cette journée à chiner très asiatique, direction l’Asiatique River Front, le dernier-né des Mall de Bangkok.

Le soir, les filles retournent faire un massage intégral Thaï. Je m’abstiens.

19 août

Cette vision Thaï du volant transformé en roue de la fortune où seuls ceux qui méritent de mourir vont se tuer.

Dernière journée à Bangkok. On traverse à nouveau le quartier des méga Mall pour aller cette fois-ci dans un jardin où sont regroupées d’anciennes maisons Thaï. Encerclé par les buildings, surplombé par le métro aérien, l’endroit conserve tout de même une atmosphère paisible avec ses multiples terrasses donnant sur les bassins. Évidemment il pleut. Il pleut de plus en plus. Nous entrons dans la période de la mousson sous une chaleur étouffante apparemment conséquence d’El Nino.

Curieux anachronisme que ce mini village thaï au milieu des grattes-ciel qui résume bien le pays. Une Thaïlande pleine de traditions déjà entrée de plain-pied dans la modernité.

Un autre bel exemple de cet assemblage étonnant de croyances anciennes et d’adaptation contemporaine est donné par les moines et leur système de donation. Les moines ne devant rien posséder vivent grâce aux dons en nature effectués par leurs fidèles. Habituellement, ces offrandes sont données dans de grands seaux que les hommes à la tunique safran rapportent aux temples (on n’ouvre jamais un cadeau devant celui qui l’offre). Dans chaque seau, les moines trouvent nourriture, bougies, savons et d’autres articles de première nécessité. Mais au pays des centres commerciaux géants, de vénérables commerçants ont commencé à ouvrir des échoppes devant les temples pour faciliter la transaction. Et à l’heure d’Internet, les Thaïs les plus pressés et les plus aisés peuvent même commander en ligne des packs pré-assemblés qui seront livrés au temple de leur choix.

Ce soir, il faut reprendre une dernière fois le taxi pour rejoindre l’aéroport. Encore une fois, il va falloir se battre contre la vision occidentale de la façon de conduire des chauffeurs de taxi, irresponsabilité et négligence envers la vie humaine, et tenter pendant la durée du trajet d’adopter cette vision Thaï du volant transformé en roue de la fortune où seuls ceux qui méritent de mourir vont se tuer !