Archives pour la catégorie Traversée en cargo

49 Sur le pont de Normandie

40 jours plus tard … 2ème partie

Déjà la moitié du parcours pour rentrer à la maison. Il fait chaud, les étapes sont trop longues mais la vie est belle.

Voici la fin du périple trans-océanien chez nos amis les Belges et nos voisins les Anglais.

04 août 2011 : Emden

Au petit matin, nous sommes à quai au port d’Emden. Avec la permission de midi, ça nous laisse suffisamment de temps pour descendre se balader dans la petite ville qui jouxte le port. Le choc est terrible. Tout est propre et calme. Un matin du mois d’août en Allemagne du Nord, rien de plus. Nous avions juste oublié cette étrange impression d’être parfaitement anonymes chez nous, en Europe. Certes, le taxi, que nous prenons faute de temps est dix fois plus cher qu’en Argentine mais nous ne le regrettons pas. Les rayons d’une célèbre chaîne de magasin de discount sont les plus fournis que l’on ait vus depuis bien longtemps. Et le bretzel est vraiment le seul pain capable de rivaliser avec la baguette. Nous sommes un peu étourdis et avons du mal à nous débarrasser de nos réflexes sud-américains. Où est ce … de réseau wifi gratuit que je consulte les mails ? Quoi !! 5 euros pour une heure d’internet, ce sont des bandits dans cette ville !! Viens, on s’en va.

05 août 2011 : Hambourg

Cette grande maison sur l’eau n’arrête pas de me surprendre. Ce matin, j’ouvre les rideaux et le décor a changé. Cette fois-ci, ce sont les sommets acérés des églises de Hambourg qui se dressent devant nous. Et le Queen Mary II. Oui, le plus grand bateau de passagers du monde nous fait de l’ombre.  Il est juste plus haut que nous et attirent tous les curieux. Quant au port, rappelez-vous vos cours de géographie : plus grand port d’Europe. Et c’est vrai. A perte de vue des containers et des files de cargos qui entrent et sortent par l’Elbe. Ca donne à Hambourg cette curieuse topologie : un immense port d’un côté du fleuve et une immense ville de l’autre. Nous traversons le pont car une visite du centre ville s’impose et nous avons quelques heures devant nous. J’assouvis mes fantasmes de technologie. Je rentre dans une grande surface pleine de matériel informatique et je contemple les ordinateurs et autres tablettes.

06 août 2011 : Hambourg – Tilbury

L’Europe est petite. En une journée, nous quittons le climat déjà assez moyen de l’Allemagne du Nord pour un temps carrément anglais, mélange de brouillard et de pluie.

07 août 2011 : Londres

C’est dimanche et ici, on ne travaille pas le dimanche. Toutes les activités de chargement et de déchargement du bateau sont donc remises à demain lundi. C’est une excellente nouvelle pour nous. Nous pouvons partir toute la journée sans horaire de retour. L’occasion est trop belle. Tilbury, où nous sommes à quai, est à 40km de Londres. Il nous suffit juste de prendre le train et à nous la capitale.

Zoé vient de finir un livre sur Londres et est très motivée pour cette visite. C’est donc tout sourire que l’on se fait bêtement arrêter par la police à la sortie du port. Sans le savoir, nous sommes en infraction. Les enfants sont interdits dans le port. Mais alors, formellement interdits. Va t-on nous jeter dans les geôles de la tour de Londres pour ça ? Non, mais presque. Ce soir, il faudra prendre un véhicule pour faire les 400m qui séparent l’entrée du port de la passerelle du bateau. Ok, sir ! On peut y aller maintenant ?

Je vous passe les détails de la journée. Londres est une ville fascinante.

De retour à 22h, un peu crevés, c’est le moment de repasser par nos «amis» des douanes. Sauf que le grouillot de ce soir semble avoir une réflexion encore plus limitée que celle de son collègue du matin. Cette fois-ci, c’en est fini de nous. C’est la deuxième fois que nous tentons d’enfreindre les règles du port. Nous sommes de dangereux criminels. Il appelle le poste de police. Mahaut veut faire pipi. A nouveau, le policier, un poil moins désagréable que le gardien, nous fait la morale mais accepte de nous conduire dans la voiture de police jusqu’au bateau. Pourvu que Mahaut se retienne. Inquiétude sur le visage de nos amis philippins puis sourire quand on les informe de la situation.

08 août 2011 : Tilbury

Après la grandeur de Londres, nous optons pour aller voir un peu où les vrais gens vivent dans cette bonne grosse ville industrielle de Tilbury. Il faut bien évidemment ressortir du port. D’après la police, il faut appeler un taxi. Finalement, après discussion avec le «watcher», un agent du port nous emmène jusqu’au centre ville. Mais ce soir, nous répète-t-il, pas de blague, il faudra prendre un taxi.

Un vieux fort anglais et un centre commercial plus tard, nous allons donc chercher le taxi qui doit nous faire rentrer dans le port. Et là, bien évidemment, il advint ce qui devait advenir. Le chauffeur de taxi se fait copieusement engueuler. Il n’a pas le droit de rentrer dans le port. Je perds mon flegme anglais et demande au «responsable» de la sécurité comment peut-on faire si on ne peut pas marcher ni prendre un véhicule pour rejoindre le bateau. Parce que je viens de me faire alléger de 10 euros pour faire 2 km. Compromis trouvé : le taxi s’arrête à une quinzaine de mètres de la passerelle et on finit à pied. Ils ont réponse à tout ces douaniers.

Au final, et pour la première fois depuis le début du voyage, aucun de ces imbéciles n’a contrôlé nos passeports lors de nos quatre passages par la douane.

Pour se détendre, on va faire quelques châteaux de sable sur la plage.

09 août 2011 : Londres – Anvers

Cap vers l’Est pour rejoindre le grand port belge. Quand on aperçoit enfin les côtes belges à la tombée de la nuit, il reste 75 km le long du fleuve pour atteindre le port d’Anvers. Il est tard. Nous partons dormir et manquons le passage par l’écluse géante.

10 août 2011 : Anvers

Le port d’Anvers, contrairement à ses homologues européens est posé au milieu des champs. Un petit tour dans la cité du diamant n’est donc possible que moyennant un taxi dont le prix est évidemment prohibitif. Du pont supérieur, j’aperçois le clocher d’une église. Pourquoi ne pas passer à travers champs pour rejoindre ce point de civilisation? Bienvenue dans la campagne flamande où l’on a l’impression que rien ne peut arriver.

11 août 2011 : Anvers

Je confirme ma théorie d’hier. Rien ne peut arriver ici. Tout est d’un calme olympien. Même l’activité du port semble tranquille. Des containers flottent dans les airs et volent du quai à l’arrière du cargo et vice-versa. Dans le navire, des techniciens italiens réparent une antenne par ici, un ordinateur par là. Nous sommes au port d’attache du cargo. Il se refait une santé avant de repartir pour deux mois de voyage.

12 août 2011 : Anvers – Le Havre

Nous devrions arriver au Havre dans la nuit et débarquer demain. Le cargo est à nouveau chargé de voiture, mais d’occasion cette fois-ci. Ainsi va le mouvement perpétuel des automobiles. Les voitures neuves sont majoritairement fabriquées à bas coût dans le sud avant d’être vendues trop chère dans le nord. Et nos vieilles voitures fatiguées font le chemin inverse où une nouvelle vie les attend entre les mains des mécaniciens géniaux d’Afrique ou d’Amérique du sud. Des milliers de voitures parcourent ainsi les océans chaque jour. La main invisible du marché semble bien s’amuser à déplacer ainsi des tonnes de ferraille entre Nord et Sud au nom de la logique mondialisée dans laquelle je n’arrive toujours pas à trouver la moindre trace de logique. L’Argentine et le Brésil veulent mettre un frein à ce jeu là en instaurant des règles de protectionnisme visant à développer une production locale pour le marché local. Moralité, notre cargo va effectuer son dernier voyage le mois prochain avant de rejoindre l’Italie. Trop axé sur le transport des véhicules, il risque de ne plus faire le plein.

13 août 2011 : Honfleur

Depuis que nous avons remis les pieds en France, c’est déveine sur toute la ligne. Faut-il y voir un signe du destin ? Peut-être qu’après tout, rentrer est une mauvaise idée…

D’abord, nous arrivons avec 24h de retard. Nous ne pouvons pas rencontrer le couple de cyclistes du Havre qui proposait de nous héberger. Dommage, ils ont l’air vraiment sympa. Puis après avoir déchargé nos montures du cargo, ma roue libre rend l’âme. Plus moyen de pédaler. Il est 11h. Il faut rejoindre la ville la plus proche en poussant les vélos. En plus de nos affaires habituelles, trois cartons remplis de livres que nous avions pour la traversée viennent alourdir la remorque. Nous comptions les envoyer par la poste. Vu l’heure, c’est raté. Honfleur, c’est joli, mais c’est loin à pied et on y trouve que des magasins de souvenirs. Impossible de faire réparer les vélos. Il faut prendre un bus pour le Havre. Mais il est trop tard. Il faut attendre mardi, week-end du 15 août oblige. Et puis les premiers échos que l’on a des vélocistes est mauvais. C’est le moi d’août. Au pire ils sont fermés, au mieux il y a 10 jours de délai pour obtenir la pièce. Sauf que dans 14 jours, il faut être rentré à la maison. C’est la poisse. En plus, il pleut sans interruption et le camping est inondé. Je veux retourner de l’autre côté de l’Atlantique !

14 août 2011 : Honfleur

La petite ville est saturée de touristes. Partout des restaurants archi-combles proposent des menus «Paradise» ou «Pleasure of Normandy». On se croit dans une colonie anglaise. De retour au camping, j’essaie de démonter une dernière fois le moyeu de ma roue. Il me manque des outils et un établi. Un jus couleur rouille coule de l’ensemble. Je suis un peu inquiet. Vais-je trouver un réparateur pour remettre tout ça d’aplomb ? La suite du voyage à vélo en dépend. Dans le cas contraire, il faudra rentrer en voiture. Une bien triste fin.

15 août 2011 : Honfleur

Erik Satie était originaire de Honfleur. Il y vécut dans une maison qu’il se plaisait à appeler le placard. D’ailleurs, on y entre par un placard. L’association des amis de Satie a créé en l’honneur du personnage un petit musée musical. Les gymnopédies me font oublier mes soucis de roue libre et de jour férié.

16 août 2011 : Le Havre

Journée marathon au Havre qui nous emmène chez un vieux réparateur de mobylettes qui démonte gracieusement la roue mais n’a pas la pièce de rechange. Laquelle pièce est  trouvée dans un magasin de vélo pour bobos où des gens qui ne font pas de vélo achètent des bicyclettes hors de prix que des mécaniciens en survêtement Lacoste blanc font semblant de réparer.  «Ils ne servent à rien mais tout le monde y va» lâche mon ami le réparateur de mobylettes quand j’y retourne pour qu’il remonte ma roue. Il vient tout juste de sauver notre voyage et quand je lui demande, un peu inquiet, combien il m’en coûte, il me répond : «Laisse une pièce au gamin». Je laisse un billet. C’est une enclave sud-américaine au Havre cette boutique.

35 Industrial Sunset

40 jours plus tard

Honfleur, ça doit signifier « Jolie petite ville arrosée par la pluie » en normand ;

C’est là que nous sommes après une succession de péripéties dont je vous conterai les détails plus tard. Comme prévu, il n’a pas été possible de trouver internet lors des nos étapes dans les ports. Voici donc la première partie du journal de bord de cette grande et longue traversée de l’Atlantique.

10 juillet 2011 : Zarate

Puisque le trajet sur l’océan s’annonce long, il est préférable de profiter de notre pied-à-terre à Zarate.

11 juillet 2011 :

Quelque part entre Argentine et Chili.

12 juillet 2011 :

Une grande catastrophe est arrivée. Une grande catastrophe pour moi uniquement. Mon cerveau, mon oeil, ma mémoire ont rendu l’âme. Et avec eux les milliers de photos, les heures de vidéos, les centaines de pages de texte, les dizaines d’heures de musique ont disparus dans un petit cliquetis qui a sonné à mes oreilles comme le râle de l’agonie. Le disque dur de mon fidèle ordinateur portable a rendu l’âme. Ô rage, Ô désespoir. Ce n’est pas au milieu de l’océan que je vais trouver de quoi réparer. D’un coup, je me sens très las. Je réalise à quel point le programme que je m’étais fixé pour ces 5 semaines à venir tombe lamentablement à l’eau. Snif.

13 juillet 2011 : Paranagua

Le Brésil. En fin de matinée, nous accostons à Paranagua. Comme la précédente escale, notre premier contact avec la ville, ce sont les empilements de caisses métalliques colorées, les longues files de voitures en attente d’embarquement et l’agitation de la fourmilière portuaire.

Nous avons pu observer en détail le déroulement des manoeuvres d’accostage. Comment le Repubblica Argentina, sorte de mammouth handicapé, est pris en charge par deux remorqueurs, comment une vingtaine de lilliputiens s’affairent 50 mètres plus bas pour accrocher les lourdes amarres au pont et comment en actionnant quelques manettes sur une console extérieure le capitaine fait le créneau le plus délicat qu’il m’est été donné de voir.
Plus tard, nous découvrons les ruelles anciennes de Paranagua. 363 ans, c’est l’âge de cette vénérable ville. Changement de décor par rapport à l’Argentine. La chaleur et l’humidité sont accablantes et les palmiers envahissent les coins de verdure. On sent que la jungle est proche. Ce qui reste invariable, c’est la gentillesse des habitants. Je repense à Hiro, le cycliste japonais, rencontré un peu avant La Paz, qui après 8 ans passés en Amérique du Sud revenait toujours vers le Brésil vantant l’accueil exceptionnel qu’il y trouvait.

A la recherche d’un disque dur pour notre ordinateur, nous expliquons en espagnol dans un pays qui parle portugais ce que nous cherchons à une charmante vendeuse qui prend sur son temps de travail pour nous emmener à l’autre bout du centre ville dans une autre échoppe où nous sommes à nouveau accueillis avec le sourire. Nous recommençons notre explication. Il faut préciser ici que si le portugais du Brésil ressemble à l’écrit à l’espagnol, il ne s’apparente à rien de connu une fois parlé. Nous comprenons juste que ce qu’il nous faut, il n’y en a plus.

14 juillet 2011 : Santos

Nous arrivons tard à Santos. Il faut attendre qu’une place se libère au terminal des exportations de voitures. Au bas mot, environ 3000 voitures sont garées le long du cargo. Que de grandes et prestigieuses marques européennes fabriquées à moindre coût au Brésil. A coté du parking, des favelas, les quartiers pauvres des grandes villes. La pauvreté y sévit toujours malgré les engagements du président Lula. De l’autre côté, les gratte-ciels de Santos, port d’entrée de la province de Sao Paulo. Le Brésil reste le pays le plus inégalitaire du monde en terme de richesses entre ses habitants.
Malheureusement, le chargement du bateau se fera de nuit et nous repartirons le lendemain matin. Pas de sortie possible pour les passagers en pleine nuit.

15 juillet 2011 : Santos

Nous repartons sous un soleil de plomb. L’hiver au Brésil, c’est un peu comme l’été en France. La baie est belle. Les plages sont de sable blanc et les montagnes recouvertes de végétation plongent dans l’océan. Il ne faut que 11h au cargo pour rejoindre Rio de Janeiro.

16 juillet 2011 : Rio de Janeiro

Il n’y a pas d’heure, pas de week-end, pas de jours fériés sur un bateau. L’équipage est sur le pont à n’importe quel moment si le pilotage ou le chargement du bateau l’exige comme nous l’avons constaté la nuit dernière.
Après le café fort du matin et l’inévitable fougasse italienne, nous montons sur le pont supérieur pour le grand spectacle du jour : la baie de Rio. Ou comment une ville de 7 millions d’habitants a poussé entre mer et montagnes abruptes. Devant les gratte-ciels s’étendent les deux plus célèbres plages du monde : Copacabana et Ipanema. Un christ de la taille d’un gratte-ciel, perché sur un sommet, regarde un autre sommet affectueusement appelé « pain de sucre » par les habitants, un pont gigantesque tente de relier les deux rives de la baie en chevauchant des îles et de nombreuses embarcations reflètent un soleil plus brillant que jamais. Bienvenue à Rio de Janeiro.

Comme d’habitude, il faut attendre en pleine mer qu’un quai d’embarquement se libère au port industriel. Puis commence le manège des géants : grues géantes, camions géants, station service géante. Quand nous pouvons enfin sortir, il est tard, encore trop tard pour s’aventurer au centre-ville.

17 juillet 2011 :

Nous partons au milieu de la nuit. Je ressens dans mon sommeil les secousses du bateau mais je n’ai pas le courage de me lever pour regarder la sortie de la baie « by night ». Le lendemain, nous quittons progressivement les côtes brésiliennes pour la grande traversée. 9 jours en pleine mer avant l’Afrique. Le temps est superbe. Ca tangue un peu mais nous sommes maintenant habitués à ce roulis incessant. Gare au mal de terre en arrivant.

18 juillet 2011 :

Les vents patagoniens ou ceux de l’Altiplano bolivien n’étaient pas mal en terme d’intensité mais ceux ressentis sur le pont supérieur du navire en plein océan sont encore un degré au-dessus. Debout sur la plate forme d’hélicoptère, le jeu consiste à s’allonger sur les rafales de vent. Ca décoiffe bien.

L’autre jeu, c’est l’observation des baleines. Elles sont nombreuses aujourd’hui à venir cracher leur souffle près du bateau. Mais les oiseaux restent plus faciles à prendre en photo.

19 juillet 2011 :

Ici, comme ailleurs, il faut rompre avec la monotonie du quotidien. Après la rapide succession des 5 ports d’Amérique du sud, les 10 jours de trajet entre Rio de Janeiro et Dakar sont plus tranquilles pour l’équipage. Parmi les tâches qui incombent au marins, il y a bien évidemment l’éternel « repeindre le bateau ». C’est pire que l’entretien d’un chalet en bois. A peine fini d’un bout avec leurs bidons de peinture et leurs rouleaux qu’il faut attaquer l’autre côté qui rouille à tout va. L’entretien des deux chaloupes de sauvetage semble également préoccuper l’équipage. Je suis préoccupé qu’ils vérifient chaque jour le bon fonctionnement des moteurs de ces petites embarcations en forme de saucisses géantes et dépourvues de fenêtre. Annoncerait-on une tempête ?.

Mais le véritable événement de la journée c’est le barbecue. Traditionnellement, au moment du franchissement de l’équateur, c’est l’occasion pour tout l’équipage de mettre un peu de côté le formalisme des relations entre marins philippins et officiers italiens. Et l’occasion pour nous de manger encore plus si c’est possible.

20 juillet 2011 :

Que voulez-vous, ça fait partie de la dure vie des passagers d’un cargo, il faut s’entraîner, faire comme si, au cas où. Alors, on était prévenu, à 16h, quand retentiraient les 6 coups de sirène courts suivi d’un son long, tout le monde dans le salon avec gilet de sauvetage, casque et l’énorme sac contenant la combinaison en Néoprène pour passer de longues heures à batifoler dans l’eau glaciale. Heureusement, les exercices de sécurité se passent comme tout le reste de la vie sur ce bateau : dans la bonne humeur. Accoutrés façon panneau de signalisation, nous montons au point le plus haut du bateau : l’infirmerie. Commencent alors les conversations via talkie-walkie entre les membres de l’équipage et le capitaine pour éteindre le feu fictif et soigner le blessé qui joue très bien la comédie. Après 20 minutes à massacrer comme il se doit la langue anglaise entre philippins et italiens , le « master » décide d’exécuter la procédure d’abandon du bateau. Dans ce cas extrême et franchement pas souhaitable, tout le monde monte sur le pont pour rentrer dans le « rescue boat », grosse coquille en fibre de verre, cauchemar des claustrophobes dont je fais partie mais également des marins qui sont systématiquement malades quand ils font l’exercice jusqu’au bout, c’est à dire en se laissant bercer dans les flôts pendant 15 minutes. Heureusement aujourd’hui, nous nous contentons de visiter l’intérieur du caisson prévu pour 42 personnes. On y est assis attachés par trois ceintures avec pour seul loisirs, boire un peu d’eau (3 litres par personne), manger des biscuits énergétiques (500 grammes par personne) et lancer des fumigènes. Pas franchement rassurant.

21 juillet 2011 :

Après l’avoir franchi il y a presque un an du Nord vers le Sud, nous repassons l’équateur du Sud au Nord cette fois-ci en pleine mer sur la ligne droite qui va de Rio à Dakar (la ligne droite restant le trajet le moins coûteux m’explique le pilote). Ce qui permet à Zoé de faire une intéressante expérience. Quelques kilomètres avant la ligne d’équateur, elle vérifie le sens de rotation de l’eau en vidant le lavabo de sa cabine. Elle vérifie quelques kilomètres après, dans l’hémisphère nord, que ce sens de rotation s’est bien inversé ! Reste tout de même un mystère : dans quel sens s’écoule l’eau quand nous sommes exactement sur l’équateur ? Nous ne pouvions malheureusement pas vérifier, étant tous dans la cabine de pilotage à surveiller les indications de GPS. Mais à en juger par l’interdiction d’utiliser les toilettes lors du passage d’un hémisphère à l’autre, je dirais qu’elle arrête temporairement de s’écouler. Je plaisante bien sûr. Il ne se passe rien à cet instant précis : pas de ligne blanche tracée dans l’eau et pas de bouteille de champagne ouverte pour l’occasion. Ce passage au plus près du soleil ne nous donne que l’impression de se rapprocher un peu plus de la maison.

22 juillet 2011 :

9 heures : un officier nous attend pour la visite du cargo. On commence par les ponts inférieurs avant et arrière d’où sont tirées les cordes d’amarrage lors des arrivées au port.

L’objet le plus simple et le plus astucieux au milieu des poulies, des cordages et des moteurs électriques est une simple planche de bois ouverte sur la moitié de sa longueur. Une fois les amarres tendues, on la glisse perpendiculairement aux cordages pour éviter que les rats montent dans le bateau en passant par là.

Autre curiosité : un maillon irrégulier tous les 12 maillons de la chaîne d’ancre. Un moyen simple de connaître la profondeur. Puis petit tour par la salle des machines où règne une température de 45°C. On se réfugie dans la salle de contrôle climatisée. Ici, les écrans de supervision donnent toutes les informations de température, de pression et de remplissage des éléments névralgiques du moteur. Je vous passe les détails. Ca n’intéresse que moi.

Dans le reste du bateau, nous transportons 5000 voitures sur 8 étages entièrement mobiles et dont la configuration peut être modifiée en fonction du chargement. Impressionnant.

23 juillet 2011 :

De l’eau, toujours de l’eau. Et pour fêter le départ d’une partie de l’équipage à Dakar, on se refait un petit barbecue…

24 juillet 2011 :

Après cette longue semaine passée en mer, nous arrivons en vue de Dakar. L’ancre est jetée à proximité de l’île de Gorée. Nous ne serons admis dans le port que dans un ou deux jours. Mais le premier contact avec le Sénégal ne se fait pas attendre. Il a lieu au cours d’une scène de troc improbable entre 2 frêles embarcations de bois et l’énorme cargo d’acier. Rommel, notre « messman » philippin m’en explique les enjeux. Les barques sont chargées de poissons frais mais les pécheurs sénégalais ne veulent pas d’argent. Ils veulent échanger. Le poisson contre des cordes. Celles qui sont trop usées pour être encore utilisées par le cargo sont d’un diamètre important et composées d’une multitude de petites cordes. Une fois récupérées et transportées à Dakar, elles seront désenlacées et revendues comme corde traditionnelle. L’argent ainsi gagné est plus important qu’avec la simple vente des poissons.

Pendant plus d’une heure, les négociations vont bon train et le poisson est monté dans le cargo à l’aide d’un seau accroché à une corde. Plusieurs kilos plus tard, les cordes usagées sont descendues prudemment dans les barques. Un sac rempli de vieux bleus de travail vient compléter le paiement. Les pécheurs semblent satisfaits de la transaction et l’équipage du cargo heureux d’améliorer les spaghettis avec quelques crevettes.

La scène nous laisse perplexe Carine et moi. Elle résume si bien les rapports Nord-Sud. Un Nord qui domine le monde du haut de sa forteresse d’acier et qui échange de la matière première à bas prix contre quelques produits manufacturés inaccessibles avec un Sud, fragile, qui menace de se retourner à chaque vague. Je dis cela sans vouloir être moralisateur. Après tout, ces cordages et ces vieux habits allaient finir dans une décharge de Naples ou au fond des mers et je me régalerai du poisson frais. Je rappelle juste que le Sénégal comme tant d’autres pays du tiers-monde est étouffé par le remboursement de la dette auquel il consacre plus d’argent qu’à l’éducation et à la santé.

25 juillet 2011 :

Chaleur moite écrasante. Pas d’ombre. Pas de vent. En bas, sur l’eau, le ballet des barques à moteur continue pour vendre aux bateaux à l’ancre des poissons et des fruits.

26 juillet 2011 :

Etrange ambiance que celle qui règne sur le navire avant l’entrée dans le port de Dakar. Pour l’ensemble de l’équipage, le mot « Africa » est synonyme de grosse galère. D’abord sur la sécurité. Toutes les nuits depuis deux jours les marins se relaient sur les ponts inférieurs avant et arrière pour vérifier que personne ne monte illégalement à bord depuis une barque. Aujourd’hui, nous sommes passés au niveau de sécurité 2, ce qui signifie que toutes les entrées ont été condamnées exceptée une porte qui sera surveillée en permanence. Outre la crainte du vol, il y a celle toute aussi sérieuse des passagers clandestins qui tenteraient le passage vers l’Europe. En général, je me méfie un peu de tous les délires sécuritaires mais au dernier passage du cargo à Dakar, toutes les bouées de sauvetage ont disparu…
Pour couronner le tout, nous avons l’autorisation d’accoster seulement en fin de soirée, ce qui signifie pour l’équipage une belle nuit blanche en perspective. Nous comprenons, en arrivant sur le quai, que la configuration du port n’est pas idéale. Rien à voir avec le gigantisme des ports sud-américains. Ici, point de grue pour charger ou décharger les containers, il faut utiliser celles embarquées sur le cargo, ce qui ralentit énormément les opérations. En bref, une étape difficile pour tout le monde.

27 juillet 2011 : Dakar

Demander l’heure. Voilà ce qu’il ne faut pas oublier quand nous avons la chance de pouvoir descendre à une des escales. Car le cargo n’est pas un bateau de passagers. Une fois chargé, passagers à bord ou pas, on part. Parcourant les rues de Dakar depuis tôt ce matin, nous posons la question à un Dakarois en uniforme qui monte la garde devant ce qui semble être une bâtiment officiel. « 10h30, mon ami » nous répond-t-il avec un large sourire. Puis tapotant sa montre, il ajoute : « Et si tu veux, ma montre, elle est à vendre ! ». Et il termine par un grand éclat de rire et une bonne poignée de main. Voilà Dakar. Tout le monde ici a quelque chose à nous vendre et on se fait plus d’amis ici en quelques heures que pendant tout une vie sur Facebook.

« Mon ami, un t-shirt pour 1000 francs..donne un prix…cadeau…allez, deux t-shirt pour 700 francs…tu vas quand même pas quitter le Sénégal sans un souvenir ». Pas de risque qu’on oublie Dakar. Sa chaleur, ses odeurs, ses belles Sénégalaises en robes colorées, ses vendeurs de rues omniprésents, ses militaires à chaque coin de rue, ses beaux Sénégalais en costume, sa poussière, ses détritus et son port. Un modèle de désorganisation. Je pourrais passer des heures à trouver la moindre trace de logique dans la circulation des camions, le mouvement désordonné des chariots, les piles de caisses métalliques enfermant des cimetières de voitures. Et au milieu des gens qui s’agitent sourire aux lèvres.

« A cause des documentaires animaliers, on oublie que l’Afrique, ce ne sont pas que des girafes et des lions, mais surtout des hommes » disait un auteur africain. Et c’est exactement ça. Dakar, c’est avant tout ses habitants, curieux, bavards, envahissants mais jamais agressifs qui réussissent l’exploit de faire oublier que la ville n’a que peu de charme et que la pauvreté y sévit. Et comme dans toutes le villes, tous les pays, toutes les cultures, quelques curiosités : un marché de viande qui ferait tomber en syncope n’importe quel inspecteur de l’hygiène français et un trottoir où il ne faut pas s’arrêter de marcher sous peine d’être rappelé à l’ordre par des militaires zélés et armés jusqu’aux dents.
Mais il faut déjà quitter le Sénégal pour rejoindre son exact opposé : l’Europe du Nord.

28 juillet 2011 :

Nous avons trouvé le monde idéal, la cité perdue de la raison, l’Atlantis du développement humain. Un lieu situé entre l’Amérique du sud, l’Afrique et l’Europe. Pile entre le « ça marche, ne touchons plus à rien et tant pis si ça pouvait être amélioré » et le « c’est trop vieux, changeons tout et tant pis si ça marchait bien avant ».
La mauvaise nouvelle, c’est que ce lieu idéal est quelque part au milieu de l’océan et est véritablement inhabitable. Dommage.

29 juillet 2011 :

Alors que nous arrivons au large de Lanzarote, nous avons, pour la première fois depuis quatre semaines, du mauvais temps. Beaucoup de vent, ce qui signifie beaucoup de vagues, ce qui se traduit par un début de mal de mer et l’interdiction d’aller prendre l’air sur le pont. Le plus impressionnant, ce sont les bruits que le navire émet, donnant l’impression qu’il va se disloquer. Finalement on s’endort et le lendemain on est toujours sur les flots…

30 juillet 2011 :

Un peu moins de vent dans la matinée et puis remettez-moi un peu de tempête pour le dîner s’il-vous-plaît.

31 juillet 2011 :

Quelle merveille que le temps libre. Dire qu’il y en a qui s’ennuie. Je veux bien rester sur ce bateau encore quelques semaines. De toutes les façons, nous avons sérieusement pris du retard. Arrivée prévue plutôt mi-août. Certains passagers se plaignent. Prisa mata.

01 Août 2011 :

Evénement marquant de la journée : deux baleines sont venues nous dire bonjour. A force de remonter le temps nous sommes enfin à l’heure européenne. Nous naviguons au large des côtes françaises.

02 août 2011 :

Passage en face de Cherbourg. C’est la valse des téléphones portables. Tout le monde sur le pont pour se connecter. Sauf Carine et moi qui n’avons toujours pas investi dans ces petites merveilles de technologie. La mer du nord est d’un calme plat.

03 août 2011 :
Il fait froid. Et moi qui croyais que c’était l’été. Cette nuit, nous devrions arriver à Emden, Allemagne.