En Nouvelle-Calédonie, on peut hésiter entre équitation et plongée. La solution pour contenter tout le monde : chevaucher des hippocampes.

Choses vues – avril 2018

En lieu et place du traditionnel journal de voyage, voici, jetés en vrac des choses vues, des pensées, des grains de sable du voyage. On pourrait me reprocher de ne pas avoir mis d’ordre dans mes idées, mais j’ai craint qu’avec l’ordre disparaissent les idées, comme c’est parfois le cas…

Nouméa

  • Air Calin (la compagnie néo-calédonienne) serait-elle la compagnie aérienne de la douceur? Le petit déjeuner servi dans l’avion après 4h de sommeil tend à confirmer cette intuition : une crêpe remplie de riz au lait accompagnée d’une gaufre sur un lit de crème anglaise. Le bonheur d’un art culinaire entre ciel et terre. L’art de l’entre-deux.
  • Première expérience culturelle à Nouméa où nous arrivons pendant un très long week-end de Pâques. Tout est fermé et nous finissons dans une célèbre chaîne américaine de fast-food. Nous vérifions le principe économique du prix du hamburger comme indicateur du niveau de vie. Mêmes ingrédients, 33% plus cher.
  • Lu dans un dépliant touristique : « Les perles de Tahiti sont moins chères à Nouméa qu’à Tahiti ». Nous vérifions le principe économique qui dit que tout est plus cher à Tahiti.
  • Pour nous, polynésiens d’adoption, Nouméa c’est grand. Il y a dans cette ville autant d’habitants que sur l’île de Tahiti. Est-ce à cause de cette surpopulation relative que les baies ont perdues leur âme ? Béton, bagnoles et caniches sont-ils les marques au fer rouge que les hommes appliquent à la nature ?
  • Les windsurfers et kitesurfers, qui avec leurs planches et leurs voiles animent le lagon de Nouméa, agissent comme un révélateur : ils rendent apparente cette force invisible de la nature, le vent. Merci à eux.

  • Au loin, la barrière de corail se pare d’une frange d’écume. Plus près, les murs se parent de tags. Les tagers manquent d’imagination, l’écume est bien plus (re)belle.
  • Rues commerçantes de Nouméa. En regardant dans les vitrines les télévisions à vendre, je viens subitement de comprendre pourquoi les doter d’écrans toujours plus plats : pour être en adéquation avec le contenu qu’elles diffusent.
  • A Nouméa, comme à Papeete, absence de kiosque à journaux, absence de presse, absence de ce qui nous écrase.

La Foa

  • Aujourd’hui nous avons roulé plus de 120km sans revenir au point de départ. Aujourd’hui, nous nous sommes trompés de route. Aujourd’hui, nous avons eu du mal à sortir d’une zone commerciale. Toutes ces choses impossibles à Tahiti.
  • Dans la brousse de la chaîne montagneuse, je me sens comme une feuille de thé. Je prends le temps de m’immerger, de me laisser gonfler pour remonter lentement à la surface. C’est la cérémonie du thé adapté au voyage : repos, patience et dégustation.

  • Perçu dans le brouhaha lointain de l’actualité française : encore une réforme du lycée. J’espère qu’un jour les pays étrangers remercieront la France pour leur avoir montré tout ce qu’il ne fallait pas faire.
  • Assis sur l’herbe, entouré de la chaîne, la montagne calédonienne, baignée dans le soleil, je fais miens les mots de Churchill : I am a man of simple tastes, easily satisfied by the best !
  • Je lis la vie secrète des arbres1. On y redécouvre la communication par phéromones pour prévenir les voisins d’un danger. On y apprend la communication par influx nerveux via les racines. L’homme a beaucoup copié la nature pour ses propres inventions. Qu’internet existe sous terre depuis que les arbres sont là c’est très réjouissant. Ça relativise les propos de ceux qui nous bassinent avec la révolution internet. Historiquement d’abord, l’écriture, l’imprimerie, la radio ont été au moins aussi révolutionnaires dans l’histoire de l’humanité. Et maintenant la barrière des espèces vole en éclat. Les végétaux s’envoient des messages et partagent de l’information. Il faudra un jour regarder les arbres comme nos vénérables compagnons plutôt que comme un stock de planches.
  • Les arbres ne manquent pas à proximité de Pocquereux où, sous un ciel dans lequel nagent quelques nuages épais, nous promenons nos baskets. Imaginer ce lien invisible entre eux rend encore plus incongru et ridicule les kilomètres de clôture qui sectionnent, segmentent et découpent la brousse en propriétés privées. Et ces panneaux souriez vous êtes filmés à des kilomètres du premier village sont le mauvais goût incarné par de petites gens qui n’ont de grand que leur propriété. La brousse, nouvel eldorado de la vidéo-surveillance ?

  • Si les arbres ont inventé internet, les oiseaux sont les ingénieurs des données cryptées. La preuve : on ne comprend rien à ce qu’ils se chantent mais on aimerait tellement le savoir.

Pondimié

  • Lu sur le bord de la route : « Le droit à l’endroit ». Une revendication des tribus ? Vu sur une couverture de magazine : « Deux couleurs, un pays ». Un appel à l’indépendance ? Mystérieuse Calédonie.
  • « Un touriste rapporte environ 200 000 francs pour 6 000 francs investis ». Ami voyageur, tu es un investissement pour ce pays. Tache de garder ton rendement économique sinon … sinon quoi ?
  • A propos du référendum à venir sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, un dirigeant politique nous dit : « Si nous savons que le chemin n’est pas praticable, nous n’engagerons pas la population à le suivre ». Il va falloir reboucher tous les nids de poule sur les routes pour que la population suive ce genre d’argument.
  • En Nouvelle-Calédonie, on peut hésiter entre équitation et plongée. La solution pour contenter tout le monde : chevaucher des hippocampes.
  • J’ai toujours trouvé les sites industriels très photogéniques. Les immenses mines à ciel ouvert de Nouvelle-Calédonie n’échappent pas à la règle. Surtout un samedi, où l’activité a disparu et que la roche rouge fait passer les montagnes découpées pour des forteresses martiennes taillées par des géants.

  • Le nickel est le sang de la Nouvelle-Calédonie. Il a scarifié la montagne, rougi les rivières et irrigué toute l’histoire de l’archipel.

  • Ceux qui voyagent pour vérifier sur place que le pays correspond à l’idée qu’il s’en font vont être déçus par la Nouvelle-Calédonie : c’est un pays plein de rien au milieu d’un grand vide. Sorti de l’effervescence toute relative de Nouméa, c’est brousse et compagnie. L’île et grande mais peu peuplée. Le lagon est immense mais trop vaste pour en apercevoir les limites de la plage. Ici la grandeur rejoint une forme d’ennui qui pousse à la contemplation.
  • Pays des extrêmes géographiques il est également celui du grand écart social. Deux sociétés, l’une moderne, l’autre tribale se partagent le caillou. Mais se rencontrent-elles ?
  • « Attention, traversée de tribu ». Qui a eu l’idée de ce panneau routier ? Ne se sont-ils pas rendu compte de la proximité du message avec celui prévenant de la traversée d’animaux ?
  • Un jeune cerf a traversé la route devant nous avec toute la grandeur et le respect que dégagent ces animaux : sur le passage piéton. Puis il a marché sur le trottoir le long des groupes attablés pour le repas dominical amusés de cette présence inattendue. Je suis certain qu’il leur a souhaité un bon appétit. Politesse du roi de la forêt.
  • Ecouter John Zorn confortablement allongé dans le sable en contemplant le ciel imitant la mer. L’idée la plus proche que je me ferais du paradis si je n’étais pas athé.
  • Quand on voit les espèces endémiques extraordinaires de Nouvelle-Calédonie, on se dit que ce bout de terre, à l’instar de la Nouvelle-Zélande, a eu raison de se détacher du supercontinent Gondwana. Preuve géologique que pour préserver son intégrité, il faut dériver, s’éloigner de la masse. La tectonique des plaques ou la majorité a toujours tort.

Bourail

  • La plongée c’est l’art de disparaître. Une fois la tête complètement immergée, on change de monde. Fini l’ambiance terrestre avec sa pesanteur épuisante, son bruit incessant et ses odeurs omniprésentes. Bienvenue dans un univers aquatique où les couleurs, le bruit, les sensations changent et évoquent la douceur de flotter dans le monde. Retour dans le fluide originel (la composition de l’eau de mer est très proche de celle du liquide de nos cellules) peuplé d’être tous plus originaux les uns que les autres. Retour dans le silence du ventre maternel. Retour dans la source de la vie. Je maudis cet animal prétentieux qui a franchi la frontière de ces deux mondes il y a 500 millions d’année pour s’aventurer sur terre.

  • J’aime cette analogie tout droit venue d’un peuple de pêcheurs : les ethnies de ce pays sont comme les mailles d’un filet. Il faut régulièrement resserrer les liens.
  • Observation de la mangrove : si les moustiques aiment tant le sang, pourquoi ne se piquent-ils pas entre eux ?
  • Sur les murs, encore : « Rêvez Rêveurs Rêveil Rêvons Rêvolte »
  1. la vie secrète des arbres – Peter Wohlleben – Les arènes