Une famille Un monde

Mais qu'est-ce qu'on fait là ?

Un bon gros village

Tout le monde n’aime pas Buenos Aires. Ses détracteurs la disent trop bétonnée, trop grande, trop agitée, trop dangereuse. Nous avons la chance de la découvrir avec Maria et Juan, passionnés par cette ville qu’ils connaissent comme leur poche. Résultat : nous tombons en une (longue) journée sous le charme de cette mégapole dont Maria nous narre les passionnantes histoires. Celle du quartier de La Boca, ce port, aujourd’hui fermé, où tout a commencé quand les premiers colons venus d’Espagne et d’Italie viennent pêcher. Quartier populaire (terme politiquement correct pour dire pauvre) où les familles de marins prenaient la peinture destinée aux bateaux pour repeindre leurs masures qui donnent au quartier ce côté coloré faisant oublier pour un temps que les maisons sont en tôle et que plusieurs familles s’y entassent.

C’est ici que fût inventé le Tango, de la rencontre d’une culture européenne et d’une culture locale et surtout de celle des prostituées avec leurs clients. Les Argentins attendront prudemment que cette danse soit à la mode en Europe pour l’adopter dans les milieux bien-pensants.

Plus loin nous atteignons la réserve naturelle, bande de terre gagnée sur le fleuve rio de la plata en entassant les restes des bâtiments rasés en centre-ville pour créer l’avenue 9 de Julio, la plus large du monde. Amusant de voir l’ancienne promenade en bord de mer devenue promenade en bord de champs.

Vient ensuite la place de Mayo, centre historique de la ville sur laquelle marchent encore tous les jeudis les mères des disparus de la dictature. Ces mères venaient ici demander au pouvoir militaire des explications sur la disparition de leurs enfants. Rassemblées devant la casa del gobierno, les gardes leur intimaient l’ordre de bouger, les attroupements de personnes étant interdits. Elles bougèrent et se mirent à marcher autour de la place. Elles n’ont cessé de le faire jusqu’à aujourd’hui pour maintenir le souvenir des ces terribles années.

Le parque de la memoria a été créé il y a quelques années dans le même but. Sur un immense mur sont fixées les plaques des disparus. C’est en 1976, début de la dictature la plus dure que connaîtra l’Argentine, que commence la longue liste. Plusieurs centaines de mètres plus loin, nous arrivons en 1983, fin du régime militaire. Le parc est situé en bordure du fleuve dans lequel des centaines de corps d’opposants au régime ont été jetés. «Les touristes ne viennent pas jusqu’ici» déplore Maria qui a tenu à nous montrer ce lieu relatant une partie de l’histoire que beaucoup d’Argentins ont encore du mal à accepter.

Toute visite de Buenos Aires ne serait pas complète sans aller faire un tour avenida corrientes, le broadway sud-américain, ni sans admirer la grandeur du teatro colon ou bien encore l’ambassade de ce petit pays qui a fait construire ici un véritable palais qui a dû coûter cher à ses contribuables : la France .

Allez, un petit jeu : saurez-vous reconnaître les trois idoles argentines de la photo suivante ?

Indice : un footballeur, une femme politique et un chanteur.

Dans les jours qui suivent, nous apprenons que Buenos Aires est capitale du livre cette année et que Paris est à l’honneur dans plusieurs manifestations. Résultat, on se voit offrir tout un panel d’activités culturelles francophiles inattendues : courir avec Zoé voir monsieur Hulot, le vrai, celui qui nous fait rire depuis 60 ans avec ses vacances, pas le présentateur de télé qui veut être président (le premier qui dit qu’il nous fait bien rire aussi le garde pour lui).  A l’occasion des 100 ans des éditions Gallimard, aller manger quelques petits fours avec un ancien ministre de l’éducation, dont je ne connaissais que les portraits garnis d’insultes brandis pendant les manifestations. Robert Doisneau aussi est à Buenos Aires avec ses clichés parisiens. Plus loin, c’est Louise Bourgeois qui est à l’honneur. Bref, on ne sait plus trop où donner de la tête tant nous avons été privé de cette culture européenne pendant un an. Evidemment, arpenter une grande ville n’a plus grand chose à voir avec les hauts plateaux andins même si on se sent parfois aussi seul dans le métro bondé que sous la tente poussée par le vent en Bolivie. Et ce séjour nous apporte finalement le meilleur des deux mondes : une richesse culturelle étonnante avec une ambiance décontractée toute sud-américaine.

Vous l’aurez compris, nous repartirons nostalgiques de ce continent. Ce sera le 2 juillet à bord d’un gros cargo rouillé. Une autre façon encore de traîner encore un peu et de prolonger le séjour. Une suite finalement assez logique du vélo. Lent, passé de mode, le voyage en bateau est un peu le cousin maritime du voyage à vélo. L’occasion pendant 4 à 5 semaines de trier nos photos, nos vidéos, nos idées et d’arriver au Havre en paix pour rejoindre en pédalant notre Ain adoptif. Pour finir, le trajet final de notre voyage devrait ressembler à ça :

Il est plus que jamais temps de vous dire à bientôt.

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Un anniversaire

  1. papy et mamie d'Ancier

    Mères et ’folles’ sur la place de Mai en Argentine, 1976 – 2000

    Dès 1976, sous le régime de la junte militaire, le nombre de disparus en Argentine « explose » jusqu’à atteindre plus de 30 000. On enlevait pour n’importe quelle raison, pour avoir participé de façon trop assidue à des réunions de militants de « gauche », pour avoir critiqué à haute voix les militaires, parce qu’on était juif, pour avoir soigné des pauvres ou conseillé des « suspects », pour exercer le métier de psychologue ou de psychanalystes – disciplines beaucoup trop influencées par des théoriciens juifs -, pour avoir donné un récital de piano devant des ouvriers ou des paysans, pour avoir réalisé des films « trop » axés sur des sujets de société ou contrevenant à « la bonne morale », ou parce que déjà un frère, une soeur, un cousin ou un ami proche avait été enlevé….
    Bien sûr faire « disparaître » un opposant au lieu de l’éliminer au grand jour était une formidable stratégie de la part de la junte militaire pour asseoir sa dictature. Elle évitait d’abord de compromettre son image aux yeux de la communauté internationale (les erreurs du Chili voisin et de son dictateur Pinochet ne devaient être reproduites). En second lieu, cela lui permettait de se protéger de l’opinion publique argentine, qui aurait mal supporté l’application massive de la peine de mort, publiquement revendiquée par les autorités. De plus, la « disparition » permettait de diluer les responsabilités, non seulement dans le présent, mais aussi vis à vis de l’histoire : il n’y a ni prisonnier, ni victime, ni cadavre, et finalement pas de bourreau non plus. Enfin et surtout, c’était l’arme absolue dans la guerre « antisubversive » : si « l’ennemi » était partout, il fallait l’enlever, en le surprenant dans sa vie quotidienne, dans le secret ; ses proches restaient dans l’ignorance (et dans l’espoir ?) et l’on pouvait utiliser toute forme de pression psychologique ou physique vis à vis d’eux si cela semblait nécessaire…
    Dans une totale spontanéité, en avril 1997, un premier groupe de « Mères » se réunit dans le bureau ordinaire d’un petit immeuble, rassemblées par l’angoisse et la rage d’avoir perdu leurs enfants. Elles puisent leurs forces de leur impuissance révélée dans les files d’attente devant les bureaux officiels, aux portes des prisons ou sur les bancs des postes de police. Elles commencent à comprendre que la tragédie qu’elles traversent, d’autres femmes, de plus en plus nombreuses sont en train de la vivre. Alors, par petits groupes, elles parlent entre elles et se délivrent…
    Un jour d’avril 1977, quatorze d’entre elles se retrouvent sur la place de Mai, au milieu de laquelle une pyramide symbolise la lutte pour l’indépendance. Elles sont arrivées séparément, et n’ont avec elles que leur ticket d’autobus et leur carte d’identité. elles n’ont pas de sac et portent des chaussures plates et légères, au cas il leur faudrait fuir rapidement. C’est malheureusement un samedi, mauvais jour pour solliciter une audience ou attirer l’attention des passants.
    Elles profitent alors des semaines qui suivent pour contacter d’autres mères, et décident de se réunir nombreuses, le jeudi 30 mai 1977 sur cette place, centre du pouvoir militaire, mais aussi mémoire politique du pays. La police arrive, mauvaise, et ordonne aux manifestantes de circuler. Ce qu’elles font, mais en file, elles se mettent à tourner, bras dessus, bras dessous, comme par défi, et entament leur première ronde. Elles sont convaincues qu’il faut agir en plein jour et, sans vraiment en avoir conscience, contredisent formellement la philosophie du secret, base sur laquelle l’autorité exerce son pouvoir. Le coeur, seul, parle. L’émotion leur donne la force.
    Le gouvernement les dénomma rapidement « las locas », les folles, croyant les tourner en ridicule et décourager leurs sympathisants. Mais les Mères continuèrent semaines après semaines à « circuler ». Le mouvement prit doucement de l’ampleur. L’expression « folles de la place de Mai » fit le tour du monde, mais avec une connotation que le gouvernement argentin n’avait pas prévue : les Mères étaient de furieuses résistantes, leur « folie » était signe de santé, elles instituaient le droit à la rébellion.
    La coupe du monde de football en 1978 en Argentine, la venue du Pape, le congrès international de recherches contre le cancer, etc… leur permirent d’accroître encore leur audience, auprès des journalistes étrangers en particulier. La guerre des Malouines que la junte militaire avait « imprudemment » enclenché pour contrer le mécontentement grandissant de la population (des dizaines de milliers de personnes défilent à Buenos Aires en criant « Paix, Pain et Travail ») et provoquer une mobilisation patriotique, devient en fait le détonateur de la crise et signe la chute du pouvoir militaire.
    24 heures après la reddition du général Menendez, la foule revient sur la place de Mai, mais en furie cette fois-ci. Les « folles » ne sont plus seules…

  2. Famille Desmarey

    Merci pour ce blog, qui a été pour nous une belle bouffée d’oxygene durant toute cette année. Égoïstement, je suis un peu triste a l’idée de savoir que votre voyage… et nos bons moments passes a vous lire touchent a leur fin. A très bientôt dans notre beau département de l’Ain, bon retour par les mers.

  3. bruel

    bon retour, avec une pensée pour tout ses bons moments passées à vous lire

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